Linky, pilote des smart grids en France: quel business model ?

En France, tous les chemins smart grids mènent à Linky. Ce projet majeur lancé il y a quelques mois par ERdF (filiale d’EDF) représente l’investissement structurant de la construction du réseau intelligent français (voir le précédent article sur Linky). On a beaucoup parlé de ce système de comptage intelligent dans une conférence organisée par Enerpresse sur les smart grids en France. Plusieurs acteurs de l’industrie (la CRE, ERdF, Logica et IBM)  ont donné des éléments concrets sur l’état des lieux actuel et sur les questions encore en suspens, en particulier au sujet du ‘business model’.

Ce qu’en pense le régulateur

Tout d’abord, il est important d’inscrire la démarche Linky dans le cadre réglementaire. La CRE (Commission de Régulation de l’Energie), représentée par Monsieur E. Rodriguez à la conférence, a joué un rôle primordial pour initier le projet. (Rappelons que même si la fourniture d’électricité est dérégulée, la distribution d’énergie – métier d’ERdF – est encore régulée). En premier lieu, la CRE a publié une étude technico-économique sur le comptage intelligent avec l’aide de Cap Gemini en 2007.  Cette première initiative, a permis de valider le modèle de ‘smart metering’ pour la France et d’explorer les solutions techniques les plus adaptées. Ainsi la CRE a donné le ton pour le projet Linky fixant des objectifs clairs:

  1. Proposer aux clients finaux une meilleure communication sur leurs consommations.
  2. Améliorer les conditions de fonctionnement du marché.
  3. Maîtriser les coûts.
    Ces deux derniers points devant permettre des offres beaucoup plus ciblée pour les fournisseurs d’électricité (prix soirée, prix week-end,….)

Dans un second temps, des objectifs complémentaires ont été établis:

  1. Contribuer à la réduction de l’empreinte carbone.
    Ce sujet, mis au goût du jour par le Grenelle de l’environnement et suivi par l’ADEME (voir l’article dédié), a été souvent évoqué dans ce blog mais n’est pas prioritaire pour la CRE.
  2. Conserver une interopérabilité du système.
    Ce point est particulièrement important pour permettre aux fournisseurs d’électricité de proposer des offres et des systèmes complémentaires (appeler ‘energy box’) pour la gestion de la consommation. En effet, ERdF ne doit pas intervenir dans de domaine ‘aval compteur’ pour respecter son rôle de distributeur.

A partir de ce ‘cahier des charges’, le projet Linky est lancé en 2008. En 2009 et 2010 250 000 à 300 000 compteurs sont en cours d’installation pour expérimenter ce nouveau système de comptage.

‘Combien ça coûte?’ et ‘Qui va payer?’

Pour répondre à la première question, les acteurs s’accordaient sur la fourchette très large de 4 à 8 milliards d’euros pour le déploiement complet de Linky. Aujourd’hui, 45 000 compteurs intelligents sont installés autour de Lyon et de Tours, sur les 300 000 que compte le périmètre du pilote.  La cible finale à 2020 est d’environ 35 millions de compteurs si l’expérimentation en cours est concluante (résultat attendu début 2011). La fin de ce pilote permettra de valider un coût global plus précis.
En effet, si une partie des coûts est bien maitrisée (coût du compteur, de l’infrastructure amont et du SI), une grande inconnue demeure sur le coût moyen d’installation de ces nouveaux compteurs.  Il est difficile de savoir combien de temps un électricien prendra pour trouver un rendez vous avec Madame Michu,  dépoussiérer son vieux compteur, le démonter, en poser un neuf  et s’assurer qu’il fonctionne.

A titre de ‘benchmark’, l’étude technico-économique de la CRE évoquée précédemment proposait un modèle d’évaluation des coûts des  projets ‘smart metering’ (basé sur les coûts connus des déploiements existants). L’application de cette formule magique donne une estimation de coût d’environ 7 milliard d’euros pour Linky, soit  plutôt dans le haut de la fourchette.

Pour répondre à la seconde question, deux payeurs potentiels ont été identifiées : le contribuable ou le consommateur (bref, la même Madame Michu). Le modèle retenu fera plutôt payer le consommateur en impactant ce coût sur sa facture d’électricité via la nouvelle version de la TURPE (Tarif d’Utilisation du Réseau Public d’Electricité), soit le prix que payent les fournisseurs d’électricité pur utiliser le réseau RTE et ERdF. Mais ce surcout de 115 à 230 euros par compteur ne devrait pas être intégralement induit sur la facture et devrait être lissé sur 20 ans, la période d’amortissement de ce type d’infrastructure.

Qui va y gagner et combien ?

Si nous parlons de business model, c’est bien que des gains (à priori supérieurs aux coûts) sont attendus. Les deux gagnants seraient logiquement l’industriel et l’utilisateur final, soit ERdF et Madame Michu. Le gain pour cette dernière a déjà été évoqué: la réduction de sa facture énergétique. En effet, les experts et les retours d’expérience indiquent que les compteurs intelligents permettent de réduire les consommations de 8 à 15%. Cependant, la stimulation de la baisse de consommation et le montant du gain attendu pour le projet complet dépendent fortement du prix de l’électricité : Si l’électricité coûte cher, Madame Michu consommera moins avec un compteur qui la prévient de ses hausses de consommation et ERdF pourra valoriser un gain financier plus important pour la même quantité d’énergie économisée. Seulement l’énergie en France est très peu chère comparée aux autres pays de l’OCDE (la fameuse rente nucléaire…) et prédire les changements de prix pour les 20 années à venir est un exercice plus que délicat.

Au delà de cette équation pleine d’inconnue, ERdF, représenté à la conférence par son directeur adjoint Monsieur P. Mallet, propose d’autres sources de gain :

  • Linky améliorera la maintenance des équipements. Le compteur intelligent permettra d’alerter d’une panne basse tension mais aussi des pannes de chacun des éléments de la chaîne moyenne tension grâce à l’infrastructure de communication mise en place.
  • Des actions manuelles seront automatisées. La télé-relève est l’exemple le plus parlant mais on peut aussi évoquer la recherche de pannes sur le réseau moyenne tension (Linky permettra de donner avec précision les points non alimentés).
  • La connaissance précise des consommations par zone permettra de mieux cibler les investissements d’équipements et de nouvelles lignes, et ainsi éviter toute dépense inutile.

Enfin, au delà de ses considérations industrielles, Linky permettra aussi la réduction des « pertes non techniques ». Cette expression pudique représente les fraudes ou le vol d’électricité. Ces grivèleries seront beaucoup plus visibles avec le comptage intelligent et donc plus facilement éliminées. Monsieur Mallet n’a pas voulu en dire plus et n’a pas dévoilé de résultats anticipés sur l’expérimentation Linky. Cependant, il a glissé qu’il y avait des “éléments positifs” en l’état actuel du pilote.

So what ?

En définitive, Linky est déjà un gros projet industriel qui intéresse tous les acteurs de la filière électrique française. Cependant, seul le résultat de l’expérimentation en cours pourra valider la structure de coût et  les gains attendus, donc la solidité du business model. Courant  2011 nous serons donc si chacun des français sera équipé d’un joli compteur jaune qui lui permettra d’économiser plus d’énergie sans lui coûter trop cher ; ou si, au contraire, cette belle démarche industrielle sera remplacée par une autre approche moins coûteuse.

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2 réponses à “Linky, pilote des smart grids en France: quel business model ?”

  1. REYNIER dit :

    Il me semble que le sujet des réseaux intelligents dépasse la problématique LINKY et la question de qui paiera ces novations.
    Les SMART GRIDS ( ET AUTRES SMART… ) un enjeu mondail et stratégique pour notre pays.
    Nous vous invitons à lire le document dont le lien est : http://www.batimenteconome.com/telechargements/COMPETENCES_POUR_DEMAIN.pdf

    Bien cordialement
    Bernard REYNIER

  2. Sam's dit :

    CRE: impossible de préciser le coût de Linky aujourd’hui

    “Si on intègre les systèmes de mesure, d’information et de communication, le coût du réseau intelligent français dans son ensemble s’élèverait à 450 euros par utilisateur”, selon Cécile George de la CRE. La facture totale atteindrait donc 15 milliards d’euros, sur plusieurs décades. L’expert en déduit que le “déploiement à grande échelle devra se faire à un rythme financièrement soutenable pour les consommateurs”.

    http://www.lenouveleconomiste.fr/2010/03/30/dev-durable-lintelligence-partout/

    Interrogé sur les « pertes non techniques », le commissaire observe qu’il y a parfois des décalages entre la puissance souscrite et les besoins réels (« des clients ont du 6 KVA et des installations qui vont jusqu’à 9… ») et qu’il faudra sans doute qu’ils s’acquittent d’un abonnement plus élevé.

    Lire la suite :
    http://alambicup.free.fr/?p=128

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